Mesure des creux


Certains espaces vides — silences — absences passagères —
tiennent une place incompréhensible.
Pas vraiment de lourdeur, rien de nécessairement pesant.

Une densité.
Un grammage.

Sans balance à deux plateaux.
Sans combinaison à trouver pour être à l’équilibre.
Pas de témoin numéroté par calibre à mettre en regard pour connaître la charge.

Un simple poids de valeur, net.

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Tomber sur un os


Les préoccupations ont des airs d’accident.

Elles déboulent par surprise au cours d’un itinéraire maîtrisé, d’ordinaire parcouru les yeux fermés. Elles sont carton sur l’autoroute. Carambolage impliquant, en boomerang, des dommages collatéraux.

Quelques secondes de relâchement leur suffisent pour éclater en pleine face de celui qui, tant bien que mal, tente de poursuivre sa route, mener sa barque, ménager sa monture. Lâches, elles profitent de l’accalmie pour redoubler de force, tacler au talon d’Achille, trouver la voie d’accès directe pour s’insinuer et compromettre le corps entier.

Le crash a lieu en sourdine. Rien autour, ne sera dérangé par un bruit de tôle enfoncée, d’éclatement de pneus, de bris de verre, de déchirement métallique, pas le moindre crissement sur le bitume. Les préoccupations explosent dans le silence épais de la boîte crânienne.

Une fois l’hémisphère bloqué par toutes les répercussions de l’accident, la zone grise saturée de lambeaux, de fragments, d’énormes parties désolidarisées d’on ne sait plus où : l’attente des secours.

S’occuper de l’individu qui se trouve là-bas, quelque part au milieu des encombres, enchâssé entre deux pensées contradictoires, cerné de préoccupations en flammes, incapable de bouger sous le poids du problème qui pèse sur son abdomen, coincé par une tracasserie vorace, contorsionné dans ce tas de difficultés fusionnées à son corps.

Seule option possible, la désincarcération.

L’entreprise de dissociation du corps aux débris est périlleuse. À coups de cisailles, pinces de différents calibres, scies à dents larges, dévisseuses à air comprimé, il faudra trouver les soudures friables, encoches, rivets sur lesquels intervenir en évitant d’endommager le corps déjà meurtri par le choc. Habitacle crânien bien altéré, respiration sifflante, tachycardie limite. L’opération bouchère fera le tri entre ce qui peut-être sauvé et ce qu’il faudra laisser sur la bas côté, tout près des animaux de compagnie abandonnés aux mois d’été sur les bandes d’arrêt d’urgence.

Le conducteur groggy se laissera désosser comme un poulet dominical sur plateau d’argent. Les pointes de couteaux cherchant l’intersection des cartilages souples pour faire céder la carcasse.

Poids au kilo


C’est la tête.
C’est la tête, tout le monde le lui avait dit.
La tête, bien faite, peut-être, au début.
Mais là, là, sa tête le dépasse. De beaucoup.
De plus de la moitié du buste qui lui sert de support.
C’est trop.
C’est trop pour la colonne, le bassin, les genoux, les chevilles.
Tout croule, hors la tête.

Les pensées parasites se sont regroupées.
Agglutinées en alvéoles, puis en couche, puis en strates.
Elles se sont soufflées les unes les autres, fait du bouche à bouche pour se refiler tout l’air possible et gonfler à leur maximum.

Elles sont hexagonales, séparées par une fine paroi et placées en quinconce pour être sûres de couvrir toute la zone.

Les traits de son visage se sont floutés. L’arcade sourcilière s’est aplatie, les lèvres fendues de toute leur longueur. Le nez, épaté et fondu aux joues. Le front s’est allongé ; le cou, pour tenir le choc, s’est épaissi, a muté pour conserver une bonne assise à la tête, énorme.

Une sphère imparfaite, une forme gibbeuse, comme une lune pas tout à fait pleine.

Et cette tête difforme bruissait.
On entendait d’abord des vibrations feutrées, juste audibles. La tête enflait, frémissait plus encore. Des son d’amplis basse saturés. Un vrombissement montant crescendo.

Ça grouillait de bzzz, de fffrr, de crrr, ksss, de stridulations, frictions.

De la tête en essaim résonnaient des larsens.

Il a posé le pied sur la balance. Inquiet.
Le bruit du monde sur ses épaules ne pesait pas si lourd.

— Les particules (3/3)


Les gouttes d’eau, accumulées, tendent au débordement.

Saturé de pensées invasives, le réservoir voit l’ourlet de ses contours grossir.
Pourtant, si l’on trouve le bon fluide, celui qui dispersera les préoccupations à tête lipophile, la tension superficielle diminue.
Il en suffit d’une perle pour laisser place à l’oisiveté, elle, hydrophile.

 

Le territoire, L’écluse et Les particules constituent le triptyque Grève perlée.

— L’écluse (2/3)

À l’entrée du territoire où les choses à faire stagnent se trouve une écluse. C’est son mouvement binaire qui régit leur circulation.

Fermée, elle les retient prises dans les journées qui ne cesseront de s’en gargariser. — grosses, chargées, remplies —
Elles occupent tout l’espace possible, enflent tant qu’elles peuvent — trop-plein entretenu par le roulis des bruits de bouche.

Ouverte, elles coulent, échappent, se déversent dans le bassin adjacent. L’hydratent, regonflent son ventre ; il reprend sa respiration à cet appel d’eau.

L’éloignement du devoir faire est une manœuvre hydraulique.

 

Le territoire puis L’écluse sont les deux premiers volets du triptyque Grève perlée.

— Le territoire (1/3)


À cette heure, la journée a accumulé toutes les tentatives repoussées.

Du plat de la main — vaisselle, cheveux froissés — ; de la pointe du pied — vêtement de la veille roulés en boule — ; du bout de l’ongle — miettes, cendres et copeaux de tabac frais confondus en un bref monticule à l’angle de la table —.

La durée de chaque geste a investi le temps, roulotté à la périphérie du corps.

Minutieusement, méthodiquement, il s’est retranché à la lisière de la portée de main. Une par une, les extrémités ont impulsé son mouvement de recul — la pointe du couteau aux bords duveteux d’une huître —.

Les membres se sont étirés jusque-là pour assurer une distance de sûreté. Un No thing’s land bâti à la mesure du corps. Les activités ont fuit hors de cette zone que le corps a patiemment déblayée. L’espace dessiné par les jambes, les bras déployés est resté nu.

 

Le territoire est le premier mouvement du triptyque Grève perlée.

David, barre oblique, Goliath


— ça penche.
— ça penche ?

— ça penche…

ça penche, ni lisiblement à droite, ni même à gauche, mais la bulle de mesure prisonnière d’un liquide jaune-acide ne resterait pas tranquille entre les deux extrémités graduées si on la collait là.

— ça penche

ça s’entend. un peu, c’est léger. comme un double décimètre en plastique tenu de la main droite sur un bord de table qu’on fait vibrer d’une pichenette de l’autre main. le son produit une gamme, je crois, je ne sais pas vraiment comment on détermine une gamme, d’oreille. 20 centimètres = l’espace approximatif entre pouce et index tendus, oui, mais une gamme, mesurée à l’oreille ?

— c’est variable.
— tu l’entends ?
— j’entends que ça penche.

c’est le roulis d’une bille laissée tombée au sol, à l’étage au dessus. ça arrive souvent. quelque chose échappe, une bouteille d’eau, une boîte de conserve vide, une pomme et ça file entre les jambes, un peu trop loin du point d’impact. ça glisse et s’enroule longtemps, sans avoir l’impression que ce soit normal, cette poursuite du mouvement dans un tel espace. ça continue, dure, dure et avec ça, la sensation que tout pourrait suivre, les murs, les meubles, l’escalier. que tout s’engouffrerait dans cet élan louche capable de siphonner les mètres carrés.
la course est trop longue pour que ce soit parfaitement droit.

et puis, ça plisse à la cloison, le plâtre froissé dessine un rhizome.
l’indice, c’est le craquement.

— ça ne te rappelle rien ?
— que tout penche ?

cette brique de lait, vide, compressée, sous le container à verre : la cale UHT qui paraît l’aider à tenir droit dans la rue en pente.